LE POINT DE BASCULE

Widline Cadet, Pou Lè Demen Kòmanse San Nou #1, 2021

L’œuvre de Widline Cadet, artiste née en 1992 à Haïti et installée aux Etats-Unis, imbrique photographie et vidéo. Deux médiums, deux temporalités et deux espaces géographiques forment une même réalité.


Où se situe la vidéo dans l’œuvre ?

L’image principale, figée, revêt un aspect très cinématographique tandis que l’image en noir et blanc semble tout droit tirée d’un album de famille inerte. C’est pourtant bien cette dernière qui s’anime et se met en mouvement.

La figure féminine centrale – l’artiste elle-même ? – est, en effet, arrêtée en plein mouvement. Le spot de lumière puissant fige le décor et la scène tandis que le vent s’anime. Quelque chose se prépare.

En parallèle, et comme une apparition dans la scène en train de se jouer, une figure féminine plus âgée – la mère de l’artiste ? - s’anime et témoigne.

La figure féminine centrale est en arrêt sur image, tournée et attentive à sa parole.


Si bien que deux temporalités se font face. Deux espaces géographiques également.

La figure de la mère renvoie aux origines haïtiennes de la famille de l’artiste – elle parle le créole haïtien et témoigne de ses souvenirs - tandis que la figure de la fille porte les signes de la culture états-unienne de masse – robe, boucles d’oreilles, jardin pavillonnaire - dans laquelle a immigré et vit toujours la famille proche de l’artiste.

Une machette à la main – symbole de la culture de la canne à sucre et de l’esclavage pratiqué par les colons français et espagnols dès le 18ème siècle puis de la colonisation états-unienne au 20ème siècle -, elle porte cependant la mémoire d’Haïti, de sa population et de l’histoire sanguinaire et violente qu’elles ont subi.

Cette fois, la machette devient une arme.


S’appropriant les codes du cinéma américain et l’esthétique du thriller, l’artiste place le.la spectateur·rice en suspens et le mène au moment décisif où tout peut arriver, dégénérer. La violence potentielle et sous-jacente de la scène suggérée par la machette tranche alors avec la parole familière de la mère enregistrée dans un contexte familial.


Fatalement, la masse noire en bas à droite de l’œuvre s’immisce petit à petit dans le réel, menaçant l’équilibre de l’œuvre. Elle ronge.

La posture de la femme est elle-même instable, en équilibre. Et le point central de cet équilibre semble résider dans sa seconde main.

Le noir de l’ombre révèle alors son dernier secret : cette main, cachée dans l’obscurité, tient un objet fatal au cœur de l’intrigue. Est-ce un outil, une arme ?


L’œuvre est à l’intersection des temporalités : le passé l’habite, le futur et son geste sont en devenir. Nous sommes au point de bascule qui sous-tend le présent des descendant·es haïtien·nes :

« Pou Lè Demen Kòmanse San Nou »

(« En prévision de quand demain commence sans nous »).



Widline Cadet, Pou Lè Demen Kòmanse San Nou #1, 2021

(« For When Tomorrow Starts Without Us #1 »),

Photographie, vidéo (par Maria Hackett)


Œuvre visible dans l’exposition « (Never) As I Was : Studio Museum Artists in Residence 2021-2021 » présentée au MOMA PS1 jusqu’au 27 février 2022


📷 vues de l’exposition « (Never) As I Was : Studio Museum Artists in Residence 2021-2021 », MOMA PS1, 2021