LE FIL DE L'HISTOIRE

Btihal Remli, série The Djinni Diaries – Recipes, 2017-2020


Les objets photographiés par Btihal Remli dans la série « The Djinni Diaries – Recipes » sont les ingrédients de savantes recettes transmises de génération en génération au Maroc. Ensemble, ils forment un tout dont le sens et les vertus rituelles transmises oralement sont rendues immuables par l’écriture et par le geste de l’artiste. L’esthétique des clichés est épurée, méthodique, pour laisser à l’objet toute la place pour se deployer. Et l’on sent bien que chacun d’entre eux est important, que la raison de leur association réciproque dépasse leurs caractéristiques physiques premières.


Bouts de vie et d’identité, ces objets mystérieux sont les indices de ce qui a pu se passer, de ce qui va se passer. Comment ne pas chercher un lien, de ne pas chercher à former un récit pour constituer l’histoire qui liera les différents éléments de cause à effet.


Au-delà des objets - et parfois des êtres vivants – photographiés avec une rigueur presque scientifique par l’artiste, c’est surtout la parole des femmes marocaines qui est capturée et figée dans le temps. A la manière d’une recette, un bout de papier recèle la liste des instructions à suivre en arabe pour utiliser les objets dans les différents objectifs que les noms des œuvres renseignent : «How to get married » (« comment trouver un mari »), « Clean your body and mind » (« purifie ton corps et ton esprit »), « Split a couple » (« comment briser un couple ? ») par exemple. Autant de modes d’emploi pour conserver ou trouver la situation, le bien-être physique ou psychologique souhaités. Comme une incantation, la formule est écrite à la main. S’agit-il de recettes ou de prédictions ?


Le titre de la série donne l’indication : les recettes invoquent les « djinns », créatures invisibles issues des croyances populaires du nord de l’Afrique qui auraient le pouvoir de réaliser les souhaits. Les écrits sont les témoins d’une forme de savoir mais surtout la marque d’une parole performative qui créé elle-même le réel et le modèle à sa manière. Les écritures manuscrites de l’artiste au bas des photographies relatent les récits réels de Letifa, de ses filles, de Touria, etc. Elles sont les marques de la voix et du lien que l’artiste a eu avec les femmes qui le lui ont raconté.


Les journaux de ces femmes, comme les œuvres de la série, sont alors des objets de transmission matérialisant la parole des passeuses. Ce qui se transmet c’est la culture, la croyance, la bienveillance des femmes envers d’autres femmes. Les œuvres de Btihal Remli ne sont pas des objets à visée scientifique, témoins de pratiques culturelles situées, mais les totems du pouvoir de création de la parole et du pouvoir de filiation qui existe entre les femmes de génération en génération.



Btihal Remli, série The Djinni Diaries – Recipes, 2017-2020

Résines, photographies et croquis

Collection de l’artiste


Visible au sein de l’exposition « Ce qui s'oublie et ce qui reste » présentée au Musée national de l’immigration jusqu’au 29 août 2021


© Btihal Remli